souvenirs de 1914 (7)
Nous avions pu contenir l’ennemi pendant plus de 3 heures, malgré la canonnade intense et la pluie de balles qui s’était abattue sur nous. Le tir de l’artillerie ennemie état très juste, bien réglé par trois observateurs qui portaient le téléphone sur le dos et se tenaient au niveau des lignes des tirailleurs.
Il m’a été donné de remarquer que le service des brancardiers Allemands était supérieur et mieux organisé que le nôtre. Lorsque nous fûmes pris, les brancardiers ramassaient les blessés. Ils allaient les chercher sur la ligne de combat, des charrettes remplies de paille les attendaient dans le bois. Les Allemands se servaient aussi de brancards pour transporter leurs mitrailleuses, toute montées, prêtes à tirer. Les réserves ennemies étaient dans le bois, fortes de plusieurs compagnies, elles ne paraissaient nullement fatiguées, les hommes étaient propres.
Il m’a été donné également de constater l’effroi que produisait sur les Allemands notre canon de 75. Plusieurs de ses obus éclatèrent à peu de distance de nous : les gardiens pris de panique s’enfuirent s’abriter où ils pouvaient et se couchèrent. Si nous n’avions pas été aussi loin en arrière de leurs lignes, nous aurions pu nous échapper, mais nous étions entourés de sections déployées en tirailleur, nous n’avions aucune chance de réussir.
Arrivés à Buxière, nous nous arrêtâmes, là, on nous donna du café, des cigares, cigarettes, du chocolat etc.…Les Allemands furent très gentils avec nous, de même qu’à Mardilly où, après avoir été fouillés (on nous prit nos couteaux, papiers), nous couchâmes dans l’église.
Le lendemain 14, les gradés furent interrogés à l’état major et de nouveaux prisonniers vinrent nous rejoindre. L’on se battait toujours ferme à la côte de Xon, à Lesmesnils, Hemainville, Norroy et la ferme de Vitré. Par la suite, toute la compagnie attaqua Les Allemands furent repoussés au bout se 4 jours, laissant 2000 morts. Dans nos rangs, 1500 hommes furent hors de combat.
Vers 1 heure de l’après midi, nous partîmes de Mardilly pour Metz. Nous fîmes plusieurs poses, on nous distribua de l’eau. Les habitants des villages que nous traversions nous donnaient, en cachette, du vin, du pain, du chocolat, des friandises etc.…A……, une femme d’environ 60 ans, me demanda en larmes s’ils allaient rester Allemands. J’en fus si ému que je me suis obligé de me détourner pour cacher mes pleurs. Je ne pus répondre. C’était la sortie de la messe, la plupart des femmes pleuraient en nous voyant. Nous sentions une grande sympathie, contenue par crainte des sentinelles allemandes.
Nous arrivâmes à Metz vers 4 heures. Nous fûmes emmenés dans une cour et là, les officiers allemands vinrent nous voir comme si nous avions été des fauves. On nous fit faire le tour de la ville, afin de nous montrer à la population. La foule fut plutôt calme. Les cris hostiles furent poussés par les militaires des casernes. Le point terminal de la promenade fut la Gare où on nous enferma dans des baraques dans lesquelles étaient disposés des bancs et des tables. On nous servit à manger, un poste de garde était placé à l’entrée, et les soldats se montraient gentils. Nous pûmes nous faire apporter provisions, chocolat, tabac, cartes. Nous écrivîmes des lettres que nous leur remîmes.
Nous retrouvâmes là plusieurs camarades et notre capitaine. Le lieutenant Sauveton, avec une partie de sa section, le sergent Boutin de Paizai, avaient été amenés pendant le rassemblement précédent la promenade en ville. Nous fûmes de nouveau interrogés (les gradés). L’officier qui m’interrogea me dit que l’Allemagne n’avait pas voulu la guerre. Il me demanda si les journaux français ne disaient pas que les prisonniers étaient fusillés et les blessés achevés en Allemagne. Sur ma réponse affirmative, il me dit que c’était faux, que les Allemands n’étaient pas des barbares et « vous devriez être content d’être prisonnier, maintenant vous êtes sûr de revoir votre famille » ajouta t'il. Je lui répondis que j’aurais préféré rester sur le front plutôt que d’être prisonnier et que, bien sûr, j’espérais revoir les miens. Il semblait ému et je vis quelques larmes. Il m’apparut sympathique.
Le 16 février, tous les interrogatoires terminés, nous fûmes embarqué, à 9 heures du soir, dans des wagons de 3ème classe et dirigés sur Mecherde. Après avoir passé par les gares de Goben, Commern, Garden, Müden, Gülz, Coblenz, Weissenthurn, Romagen, Oberwinter, Godersberg, Boon, Coln, nous arrivâmes le 18 dans la nuit. Nous traversâmes des montagnes et le voyage fut intéressant. Vu notre situation, il ne fut pas gai. Les gardiens furent gentils. La nuit se passa à faire la manille ou sommeiller.
Le pays est très accidenté, les montagnes assez hautes, les sommets couverts de bois de sapins et sur les flancs, des vignes très bien entretenues. Le terrain est pierreux. Le coup d’œil est curieux : partant des échalas, les parcelles cultivées sont étayées en échelons. Il faut gravir des escaliers, parfois nombreux, pour y arriver et tous les transports, (engrais ou récoltes), se font à dos d’homme dans des hottes. Nous avons longé la Moselle et traversé le Rhin à Coblentz. La contrée est aussi très industrielle, beaucoup de briqueteries, matériaux en ciment, mines de charbon et minerai, des usines, fonderies etc.…Presque toutes les gares sont en dessous des lignes, les bagages sont montés par ascenseur. Nous passâmes dans plusieurs tunnels. A Meschede, nous passâmes le reste de la nuit dans les wagons et, le matin du 19, nous fûmes dirigés vers le camp.
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