souvenirs de 1914 (4)
....Mon escouade était donc de réserve ainsi que la deuxième demi section. Nous nous reposions tranquillement dans une cave à Lesmenil. Nous étions fatigués par plusieurs jours consécutifs de garde et par le travail que nous faisions journellement.
Vers 4heures du matin, nous fûmes réveillés par plusieurs coups de fusil. Nous entendions ordinairement quelques coups, tirés soit par des sentinelles, soit par des patrouilles. Nous n’y prêtions attention que si ces détonations persistaient. C’est pourquoi ces premiers coups de feu ne nous inquiétèrent pas trop, mais en moins de dix minutes, ce fut une véritable fusillade. Nous sortîmes donc en ordre, nous massâmes dans une cour pour attendre les ordres de nos officiers. La fusillade était surtout vers Norroy mais en très peu de temps, elle éclata de tous les côtés. Nous nous sentîmes entourés et plusieurs de nos camarades venaient nous rejoindre en déclarant que l’ennemi attaquait des trois côtés à la fois : Cheminot, Norroy et la côte de Xon. Le capitaine, après avoir téléphoné au commandant, envoya différents groupes en diverses directions. Les balles commençaient à siffler à nos oreilles. Les Allemands étaient déjà dans le village de Norroy et au poste de douanes sur la route de Cheminot. Ils fouillaient les maisons et avaient capturé le caporal Dadu, le sergent Parpaillon ainsi qu’une bonne partie de la section du lieutenant Béliveau. Les 1ère et 2ème escouades, après avoir épuisé leurs munitions avaient réussi à se replier sur le bois. Le capitaine donna l’ordre à une escouade de se porter vers Hemainville.
Notre escouade étant encore au complet, je la rassemble et me porte à la position indiquée. Hemainville n’était gardé que par trois sentinelles restées au carrefour, les autres postes s’étaient retirés dans le bois. Je dois ajouter que la 8ème escouade avait, avant de se replier, arrêté le mouvement tournant de l’ennemi sur la côte de Xon. Je dispose plusieurs sentinelles en différents points, ceux qui me semblaient les plus dangereux. Nous avions avec nous une caisse de cartouches que l’on avait réussi à sauver et le poste téléphonique. Nous avons attendu à cette position jusqu’à sept heures et demie environ.
La 24ème compagnie avait, comme cela se faisait régulièrement tous les matins, mené une reconnaissance. Notre lieutenant Détain, en allant pour reconnaître le poste de Xon, avait failli être tué. Les Allemands et les nôtres tiraient sur lui et les quelques hommes qui l’accompagnaient
. Jugeant la situation intenable, n’étant pas en nombre suffisant, nous nous replions sur le bois en emportant la caisse de cartouches et l’appareil téléphonique. Une de nos sections était déployée le long d’une haie dans le vallon et tirait sur l’ennemi qui déjà était à Hemainville. En montant au bois et avant d’arriver à la lisière, les balles tombaient autour de nous. Nous n’en pouvions plus. La caisse de cartouches était restée en bas avec Lorignon, l’un de mes hommes. Je tentais de l’aider mais, même à deux, c’était trop difficile. Je demandai à mes hommes de revenir nous aider et trois ou quatre vinrent nous prêter main forte et l’emportèrent dans le bois. A la lisière, nous retrouvâmes certains de nos camarades mais la plupart étaient déjà loin, fuyant en direction de la Baraque des Romains. L’ennemi aurait poussé plus loin, nous n’aurions pu offrir qu’une faible résistance.
Les gradés réussirent à regrouper le plus grand nombre et chacun prend place à la lisière, derrière les arbres et talus. Les balles sifflent et nous dirigeons un feu à volonté sur l’ennemi que nous apercevons à Hemainville. Le capitaine est blessé au genou et cède le commandement au lieutenant Détain qui ordonne une contre attaque.
Ma demi section commence le mouvement et je me porte en avant, marquer l’emplacement du premier bond. Je m’allonge contre un petit fossé où coulait un ruisseau. L’eau rentre dans mes souliers mais, dans ces moments là, on n’y prête aucune attention. Les hommes étant tous sur la ligne, je fais un nouveau bond en avant, me proposant d’arriver à la route au troisième. Nous recevons alors l’ordre de retourner dans le bois car le canon de 75 devait se charger du travail que nous devions exécuter. Nous rebroussons chemin sous une grêle de balles. Le terrain était totalement détrempé. Nous arrivâmes au bois épuisés. Nous n’avions pas mangé depuis la veille. Nous sommes restés en attente jusqu’au soir. Nous voyions les Allemands travailler. Nous pensions qu’ils creusaient des tranchées mais nous avons vu, plus tard, que c’était leurs morts qu’ils enterraient dans les jardins.
Notre artillerie ouvrit le feu sur le village et le soir, la 17ème compagnie occupait les positions. Ce qui restait de notre compagnie est allé se regrouper et se reposer à la Baraque des Romains. Il restait un officier, 6 sous-officiers, 6 caporaux et 48 hommes. Nous avons appris plus tard que la plus grande partie avait été faite prisonnière et qu’il fallait déplorer deux tués seulement.
Cette attaque allemande avait été minutieusement préparée. Dès avant minuit, l’ennemi était en position et était prêt à marcher au premier ordre qui leur serait donné à 4 heures par des signaux : fusées depuis Bouxière et Cheminot.
Notre compagnie a été surprise. Non pas que sa surveillance fut insuffisante dans ce secteur mais elle avait négligé l’observation des mouvements de l’ennemi et les hommes étaient fatigués. Le service était dur, les sentinelles pouvaient se laisser aller à la somnolence. Des chefs de poste ont manqué de sang froid et n’ont pas organisé assez rapidement la défense. Le capitaine a manqué de décision et n’a pas pris assez rapidement ses dispositions. Les sections de réserve ne connaissaient même pas leurs positions au combat. La 17ème compagnie qui devait se porter au secours de la 20ème n’a pas bougé du bois, elle serait arrivée assez tôt, nous aurions pu résister.
Le colonel, informé du résultat de cette attaque, a ordonné au commandant de reprendre la position coûte que coûte « devrait-il sacrifier son bataillon ». Le soir, en effet, nous étions maîtres du terrain mais la 20ème compagnie voyait ses effectifs réduits de 60 hommes. L’ennemi s’était retiré, chassé par le tir des canons de 75.
Le commandant, mécontent de cette « affaire », jugea utile de punir les 2 compagnies chargées de ce secteur, et spécialement la 20ème. On avait plusieurs demandé de mettre le bataillon au repos, même le régiment entier. Les médecins major appuyaient les demandes des capitaines. Mais le colonel était un peu chez lui à Pont à Mousson. Il invoquait le fait que ses hommes connaissaient parfaitement le terrain et craignait surtout d’être dirigé sur un autre secteur et devoir dire adieu à Pont à Mousson. à suivre...
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